Photo : No Hate at 'Gate
« Ils sont nés pour être esclaves et servir les Blancs. Y'est temps qu'ils reviennent à leur rôle. »
« Jamais un nègre ne dirigera la maison BLANCHE. »
Des graffitis prônant la supériorité de la race blanche ont été trouvés à l'université Colgate, le jour même où les États-Unis élisaient leur premier président afro-américain. Moins d'une semaine plus tard, je me trouve devant la chapelle de cette institution qu'on associe à la « Ivy League » de la seconde chance (quand Yale ou Harvard vous refusent). La chapelle déborde. Plus d'un millier de personnes sont rassemblées ici pour dénoncer les symboles d'un racisme toujours profond, toujours vivant. Le soleil du midi est aussi faiblard que l'air est vif, mais le frisson vient d'ailleurs : les gribouillis discriminatoires font partie d'une vague de centaines de menaces et de crimes à caractère racial qui a déferlé au même moment à travers les USA.
De multiples incidents racistes — croix brûlées en public, paris collectifs sur l'assassinat du nouveau président, lynchages de personnes noires en effigie, agressions en pleine rue, bombages de domiciles pro-Obama, cagoules blanches du Klu Klux Klan ont été vus du Maine au Mississippi. Dans des salles de classe et des autobus scolaires de l'Alaska à l'État de New York (pourtant si démocrate), des élèves ont rapporté de troublants incidents de slogans racistes scandés à l'unisson et de fantasmes d'assassinat. Selon Brian Levin, du Center for the Study of Hate and Extremism à l'université de l'État de la Californie, « on crache le vitriole comme autant de décharges de mitraille. Ils perçoivent Obama comme le moment où tout a basculé, un parfait désastre dans l'imaginaire narratif de la haine — voici que l'apocalypse tant redoutée et décriée devient réalité. »
La professeure de psychologie Caroline Keating m'a invité à l'université Colgate pour intervenir dans le cours intitulé « Le leadership et les moyens de changer le monde ». J'ai aimé raconter quelques anecdotes de campagnes d'action nonviolentes, dont comment les documents secrets de négociation de la ZLÉA (Zone de libre-échange des Amériques) ont été rendus publics ou mon séjour dans des conditions de torture blanche dans le « trou » (isolement cellulaire) d'une jolie prison d'Ottawa.
Quelle chance de pouvoir intervenir à un moment aussi particulier de la vie sur ce campus, confronté à son propre racisme, dans la foulée d'une série d'incidents locaux de harcèlement racial. Sur la pelouse devant la chapelle commémorative de Colgate, tandis que j'écoute les discours, je sens un mélange de tristesse et de joie — douleur devant les insultes et les menaces, mais aussi drôle d'émerveillement à songer qu'il y a 40 ou 50 ans, avant que le mouvement pour les droits civiques ne change la donne, un tel rassemblement aurait été inimaginable.
Mais autre chose me dérange. Je crois que ça a à voir avec les mots durs que j'entends sur les gardes de sécurité faisant enquête, les gestes de ces lâches qui ne resteront pas impunis, comment on fera « payer le prix » à ceux qui ont osé commettre ces crimes.
Les mots éloquents d'une étudiante de couleur de la veille me reviennent. Elle avait fait valoir que certaines des personnes de race blanche qu'elle voit condamner dans la plus grande véhémence ces gestes sont souvent en collusion avec les formes de discrimination plus subtiles qu'elle vit au quotidien. Sa douleur était palpable tandis qu'elle racontait comment elle est souvent la dernière choisie pour les travaux d'équipe et à quel point les idées des étudiantes et étudiants noirs sont systématiquement écartées ou marginalisées. « Quand ça t'arrive au début, tu ne remarques même pas. Après plusieurs fois, tu cherches à chasser l'idée de l'esprit. Mais quand ça arrive jour après jour, tu commences à piger : t'es en train de vivre la discrimination. »
Je comprends la nécessité pour la direction de l'université de prendre clairement position contre le racisme et l'exclusion. Faire autrement serait inacceptable. Mais à quel point les mesures coercitives et la répression décrétées par la direction entrent-elles en contradiction avec la mission pédagogique?
Et c'est là que j'ai allumé. L'enseignement en matière de droits humains comme la lutte au racisme impliquent davantage que l'étude des sciences politiques et des instruments de l'ONU, davantage que la mise en application de codes de conduite et du droit international. Et si l'apprentissage des droits humains comme de l'intervention antiraciste devaient engager l'ensemble de la personne, y compris ses émotions, les qualités du cœur qu'on appelle l'empathie et la compassion?
Et si ces qualités étaient requises, comment les enseigner?
Un article publié il y a plus de vingt ans continue de me remuer. Intitulé « The Excecution Class », le texte avait pour auteur Gary Olson, professeur d'économie politique internationale dans un petit collège de formation générale. L'enseignant avait soudain réalisé que ses élèves se conformaient à ses vues progressistes que dans l'espoir d'obtenir de bonnes notes. Il lui avait fallu constater l'échec d'un apprentissage pour lui fondamental : l'adoption de perspectives et de comportements plus conscientisés. À l'époque de l'apartheid, il avait eu recours à une expérience percutante qui avait ému et transformé sa classe de façon durable. Je ne gâcherai pas la surprise, mais « The Execution Class » (en anglais seulement) est riche d'enseignements sur ce des méthodes pédagogiques capables de dépasser les limites individuelles ou culturellement imposées.
Au final, les êtres humains ne sont pas que des cerveaux. Le corps est davantage qu'un système de transport pour la tête. Pour réussir à enseigner les valeurs à la racine des droits humains, il faut non seulement interpeller l'intellect, mais également le cœur et l'âme des élèves. Et c'est pourquoi les stratégies de formation qui y parviennent se fondent sur des rencontres en personne, ainsi qu'une qualité d'engagement émotif que les milieux universitaires répugnent trop souvent à employer.
L'apprentissage des droits humains et de méthodes d'intervention pour l'élimination du racisme doit s'appuyer sur l'expérience vécue et une participation collective. Les discours prononcés du haut des tribunes et les attitudes punitives ne peuvent pas tout faire. Pour unir la communauté, notre engagement premier doit nous pousser et pousser les autres à l'authenticité. Autrement, nous risquons de refouler la haine et le ressentiment vers la clandestinité, d'où on les verra réémerger sous des formes encore plus hideuses et haineuses.
Comme on le sait, la violence est à la source de toute violation des droits humains. Pour éradiquer les atteintes, il faut dynamiser la part plus profonde de notre humanité commune. Un tel processus engendre évidemment un intense brasier émotif. Il n'en demeure pas moins que le conflit — un phénomène pas nécessairement violent — peut constituer une précieuse mine d'enseignements.
Pourquoi tant de haine? Pourquoi maintenant? Une éruption désespérée de violence accompagne souvent les grandes avancées libératrices. On voit alors que la violence sert en fait un dessein. Elle n'est qu'un outil. Elle sert à forcer le rapport de pouvoir — la domination, l'obéissance — quand ses autres sources, dont la légitimité, sont taries. La violence est l'ultime rempart, le châtiment convenu contre toute brèche dans l'« ordre » social.
C'est ainsi qu'on voit parfois la violence devenir le signe heureux que la victoire est peut-être à portée de main, voire qu'une bataille décisive vient d'être remportée.
Et c'est la bonne nouvelle. Vient un temps où les insultes fenêtre de voiture baissée, les cordes de potence, les bombes incendiaires et les restes calcinées ne fonctionnent tout simplement plus. Nos sœurs et nos frères afro-américains ne reviendront pas en arrière, oh que non. Les peuples de toutes les couleurs continuent d'avancer vers les nouveaux arcs-en-ciel de notre jeune siècle.
Les droits humains, avec l'esprit des luttes nonviolentes qui leur ont donné naissance, n'ont jamais été un sujet livresque désincarné. Et c'est pourquoi leur enseignement sera toujours de chair et de sang.
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Philippe Duhamel
interTactica — un carnet pour la libération
Le dialogue de novembre 2008 porte sur Les études supérieures et les droits humains : comment intégrer l'expérience pratique (discussion en anglais). Au nombre des ressources on compte Abigail Booth et Alice Nderitu du Kenya, Elizabeth Griffin du Costa Rica, Jadwiga Maczynska de la Pologue, Mingzhen Ge de la Chine, Diane Sisely de l'Australie, ainsi que Barbara Frey, Robin Kirk, Nicole Palasz, Amy Weismann et Susan Atwood des É.-U.


